QUATRE GRANDS QUESTIONNEMENTS QUI TRAVERSENT L'EXPOSITION "QU'EST-CE QUE TU REGARDES ?"

 

1 – Mise à mal de nos référents visuels

Entre dystopies visuelles et récits anachroniques poussés à leur paroxysme, les cinq photographes présentés maîtrisent l’art vertigineux de brouillage visuel et temporel. Quelques aller-retours symboliques sur les codes qui façonnent notre société, le temps pour l’œil de s’habituer au curieux syncrétisme de fantasmagories et d’imagination que forgent ces photographies, et nous voilà plongés dans une temporalité nouvelle. Tous usent de stratégies manifestes pour déstabiliser le spectateur dans sa confortation avec la réalité. Chez les uns, la transgression symbolique de l’espace passe par la composition de paysages plus enchanteurs que la réalité. Chez les autres, c’est par l’accentuation du décor brut de l’espace urbain dans lesquels leurs personnages s’immiscent que sont produits les mêmes effets de désorientation. Les métachronismes d’Elsa & Johanna, de par l’utilisation des codes vestimentaires et des couleurs feutrées d’une époque passée, jouent sur la perméabilité de plusieurs frontières temporelles.Des bonds dans le futur et dans le passé aux désorientations sensorielles permises par des vues tridimensionnelles, le regardeur animé d’une quête de déstabilisation spatio-temporelle trouvera son compte dans la vision des photographies de ces cinq artistes.

2 - Une esthétique saturée, cynisme de l’excès

Quelles innovations restent possibles pour l’artiste dans le monde de l’art contemporain et à l’ère d’une profusion exponantielle des images ? Autrement dit, comment faire pour que l’oeuvre soit suffisamment ouverte pour devenir de l’Art et parallèlement (pour ne pas dire paradoxalement) capturer efficacement le regard plus de deux secondes ? Ainsi faire œuvre, serait-ce devenu se faire remarquer ? On comprend mieux pourquoi les artistes contemporains emploient des stratégies esthétiques extrêmes : oscillant entre minimalisme désinvolte et des formes excessives, il faut choisir. Nous pencherons volontiers pour la deuxième méthode, considérée à tort ou à raison comme plus honnête. Si les œuvres présentées ont un point commun, c’est peut-être un effet de saturation, tant par les couleurs employées que l’expression d’un trop-plein général. Certains qualifieront de « criades » ces tonalités : mais ne chercheraient-elles pas plutôt à provoquer une mise à distance avec le spectateur ? Elsa & Johanna jouent avec les couleurs pour parfaire leurs différents travestissements, quand Billie Thomassin et Paul Rousteau se servent de tons « pop » peut-être pour alléger leur contenus crus. À l’inverse, Suzanne Mothes dérègle les optiques via la machine et nous laisse croire que ses photographies sont autre chose : la vue floutée d’une personne ivre, ou même un tableau abstrait. Mais il n’en est rien, aucune place n’est laissée au hasard, c’est une photographie au second degré.

3 - La réification du corps

La photographie a ce dangereux pouvoir de chosifier ce qu’elle saisit, de transformer un sujet en objet. Face à cette apparente fatalité, des artistes se jouent des frontières, ils font du corps humain une chose inanimée, un objet parmi d’autres avant même de déclencher leur appareil. Dans cette transposition d’un être dynamique en chose figée, la métaphore est régulièrement au cœur du processus. Guillaume Martial tente de se fondre littéralement dans le décor, joue à cache-cache avec le regardeur et l’artiste perd incontestablement la partie. Cette dissimulation flagrante se retrouve chez Elsa & Johanna dans leur série Le lieu d’une attente infinie. Elles drapent leur corps de manière à travestir chair, silhouette et apparence. L’être est alors pétrifié jusqu’à devenir statue. La tendance à rendre le corps statique peut trouver une portée encore plus figurée. Des corps-objets, et surtout des femmes-objets apparaissent. Les corps deviennent partiels : une tête en moins, un regard obstrué, une bouche censurée. En partie privés de leur dynamisme, les sujets tendent davantage vers l’objet. Si les corps se réifient, ce qui paraît abstrait au premier coup d’œil peut au contraire s’animer. En effleurant ses objets, le photographe parvient à semer le doute sur leur nature. Tous ces artistes affectionnent l’équivoque, manipulent toutes nos certitudes et engagent une interrogation sur les choses et leur mise en animation. Osons le dire : c’est un peu le regardeur qui fait la photographie.

4 - La nature dévoyée

Tandis que le corps est réduit à l’état d’objet, la nature emprunte une voie parallèle. Tantôt altérée, tantôt artificialisée, elle ne se déploie jamais dans sa luxuriance ou sa surabondance. Pourtant elle demeure là, présente dans les travaux de chacun des artistes. Nous la retrouvons détournée, exploitée, emprisonnée, en un mot : dévoyée. Dès lors, les photographies nous renvoient le reflet d’un monde où l’homme asservit toujours un peu plus la nature. Pour traduire cet avilissement, les natures mortes de Suzanne Mothes se couvrent de moisissures et s’assèchent peu à peu. Chez Billie Thomassin l’inaltération du plastique s’affirme, il est fleur qui ne fane pas. C’est d’ailleurs à ce même plastique que des caméléons s’accrochent dans une photographie du duo Elsa & Johanna. Ils doivent s’adapter, prendre les couleurs d’un monde qui n’est pas le leur. La déconnexion entre l’animal et son milieu s’illustre par la série Ibiscube de Guillaume Martial. L’artiste se transforme en un étrange homme-oiseau, encagé entre les buildings ou enfermé dans des containers. Marchandise exotique et colorée, on le devine colis, prêt à être livré aux quatre coins du globe. Devenue rare et domestiquée, la nature se transforme en parure. Elle est accessoirisée dans la série los ojos vendados d’Elsa & Johanna ou dans les savantes compositions de Billie Thomassin. 

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