BILLIE THOMASSIN

Billie Thomassin revendique l’impossibilité photographique en créant des « photo-fictions », métaphores de l’invraisemblable. Par un jeu de mise en scène, elle fait dialoguer l’universalité de la beauté et la culture populaire, interrogeant l’ambiguïté des relations entretenues par le beau et le loufoque. Les couleurs souvent criardes qu’elle utilise renvoient à sa recherche d’une harmonie empirique, exacerbée par l’emprunt aux codes d’une esthétique surréaliste. Coloriste dans l’âme, l’artiste n’en oublie pas pour autant de réfléchir sur les enjeux formels qui constituent la photographie : étirée et tronquée, la forme est souvent suggestive. En ayant recours à une manipulation singulière de l’image, l’artiste interroge régulièrement la représentation du corps. Il est découpé, détourné, disloqué ou isolé, c’est toujours sa position insensée qui est interrogée. Bercée par Internet et son flux d’images, l’artiste maîtrise sans conteste les codes d’une culture désabusée par le trop-plein d’informations. Son univers hybride, pensé comme un point de friction entre l’art, la mode et le monde digital est mis au profit de collaborateurs de renom, parmi lesquels Hermes, YSL, Jean-Paul Gaultier ou encore Jalouse Magazine, avec qui elle collabore régulièrement. Que ce soit pour ses projets personnels ou pour des commissions de mode, son œuvre pousse le spectateur dans ses retranchements esthétiques. Elle lui ordonnerait presque de s’arrêter pour se défaire de l’énigme photographique à laquelle il fait face.

En duo, Elsa & Johanna se muent tour à tour en opératrice, scénariste, styliste, actrice et metteur en scène et proposent des univers fantasmés, fruits de leur imaginaire respectif. Observatrices inlassables, elles s’imprègnent de leur environnement pour incarner des personnages fictifs dans des décors théâtralisés. Chaque interprétation naît d’une tension entre l’expérience d’une réalité quotidienne et l’influence d’une mosaïque référentielle. Dès lors, la simplicité apparente des photographies n’est qu’un leurre. À première vue, les protagonistes sont des modèles inconnus, mais de plus près le spectateur averti reconnaît les visages d’Elsa & Johanna, respectivement déguisées en bergère ou en adolescente rêveuse sur son journal. Néanmoins, la pratique photographique de ce duo ne s’arrête pas à ces autoreprésentations. De la même manière qu’elles jouent de leur image, elles fabriquent des saynètes où elles ne sont plus les seules performeuses. Elsa & Johanna intègrent de nouveaux visages ou excluent la présence humaine afin de composer des natures mortes. Aussi, usent-elles de leur esthétique artificielle dans leur production commerciale, de sorte que l’ensemble de leur œuvre trouve la marque de leur identité visuelle.

Guillaume Martial a l’art et la manière de jouer à cache-cache à la surface de ses images, et c’est dans la mise en scène de son propre corps qu’il déploie particulièrement ses talents. Être son propre modèle lui permet de parsemer chaque image d’une bonne dose d’autodérision, qualité indispensable pour contourner le sérieux si souvent attribué aux photographies. Et si ses images ne pèchent pas par orgueil, c’est parce qu’il met à jour le jeu qu’elles contiennent. Il se retrouve tête en bas, pieds en l’air, fonce droit dans le mur pour mieux s’y fondre. Lorsque le regard s’arrête sur une de ses images, il comprend vite que quelque chose cloche. Cependant ses photographies ne sont pas des culs-de-sac, elles amènent plutôt le regardeur à déployer un scénario autour de l’image : à quoi ressemble la partie du corps qui est dissimulée ? Que se passe-t-il hors-champ ? Comment en est-il arrivé là ? Qu’est-ce qui l’a amené à plonger sa tête sous le papier peint ou à se diriger vers ces eaux sans gilet de sauvetage ? Évidemment, il n’y a pas de réponses à ces interrogations qui surviennent naturellement. Toutefois, ce va-et-vient que fait l’esprit s’avère contenir tout l’intérêt de ces photographies : chercher des causes, des précisions à ces situations absurdes engendre tout un univers autour de l’image, qui est dès lors un point de départ et non une fin. Libre à nous d’y voir une folie passagère, une référence savante, ou un jeu d’enfant.  

Paul Rousteau fait un usage de la photographie qu’un historien de l’art pourrait aisément qualifier d’impur. Expliquons-nous : il ne capture pas des informations purement objectives mais explore, sans en avoir l’air, les différents ressorts de l’image photographique. De ce fait, ses photographies ressemblent à première vue à des peintures abstraites car l’artiste fait de son appareil un médium de révélation plus que de reproduction du réel. Insatisfait à l’idée de représenter la réalité telle que notre œil pourrait le faire, l’expérimentateur triture ses optiques ou installe des dispositifs réflechissants en amont de la prise de vue et retravaille ses épreuves photographiques en aval pour nous déposséder de notre vision habituelle. Si on croise des éléments familiers dans ses photographies (monde animal, végétal et corps humains) c’est toujours avec une perspective modifiée qu’on les redécouvre (de dos, comme nature morte, aplat coloré ou humanoïdes…) de telle sorte que la photographie a ici la vertu de rendre visible l’invisible. Cette fonction de l’art empruntée à un pionnier de l’abstraction, Paul Klee, affilie la démarche de Paul Rousteau à l’Histoire de l’art Moderne. Enfin, de quel invisible opère-t-il le dévoilement ? Le Beau, Dieu ou seulement l’inaperçu, le mystère reste entier, à nous de choisir. Du reste, permettons-nous de qualifier plutôt sa photographie d’idéaliste car sa réalisation est motivée par la quête (a priori inaccessible) d’un horizon parfait. Son travail puise également dans l’esthétique des Impressionnistes dont la recherche, plus pragmatique, était d’observer les effets optiques des variations de la lumière. Accordant une place toute particulière à Monet, l’artiste arpente son jardin de Giverny depuis près de trois ans muni de son appareil photo et semble y poursuivre les interprétations chromatiques du peintre.

Suzanne Mothes documente un monde silencieux de l’intimité, un monde dans lequel microcosme et macrocosme semblent intimement liés. Elle crée son propre univers composé d’objets du quotidien, d’éléments charnels et organiques, nous permettant de voir l’invisible et de percevoir l’inaperçu. Ici, quelques mèches de cheveux se posent timidement sur une peau dévoilée. Là, des corps flous se meuvent dans l’espace, s’animent devant son objectif. En immortalisant la présence physique voire sensuelle des substances qui composent notre environnement, l’artiste donne à voir la beauté de l’ordinaire. Les jeux d’échelle, la synergie des corps en mouvement et des matières qu’elle capture sont autant de moyens d’interroger l’irruption du refoulé et de l’étrange dans notre quotidien.  Jamais montrés mais toujours suggérés, les objets prennent sous son objectif des traits déformés. Si bien que du premier coup d’œil, difficile pour le regardeur d’expliquer ce qu’il a sous les yeux. Des nébuleuses florales aux abstractions photographiques, l’univers de Suzanne Mothes offre au spectateur une plongée lyrique dans un monde étrange, le notre.

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